• * L'ENCRIER * « Corvus Corax »

    Atelier Ecriture Liponymie : Un récit, Une action sans les verbes être, avoir et faire...

     

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    Avis aux lecteurs

                   Si vous aimez la littérature, vous appréciez certainement le cinéma. Alors, si je vous dis « Les Oiseaux » d’Alfred Hitchcock, il y a des chances que vous ayez déjà vu ce film de 1963 ! Bien sûr... Mais, au-delà de la trilogie relationnelle mère-fils-amante, souvenez-vous de cette histoire où Mélanie Daniels apporte deux petits perroquets d’Afrique, les « inséparables », à Bodega Bay pour Mitch Brenner, de la première attaque par une mouette sur le port, des fils électriques chargés de corbeaux ou des moineaux qui entrent par le conduit de la cheminée... cela vous revient ? Je sais ce que vous allez me dire, sans doute la même chose que ce policier dans le film : « les oiseaux n’attaquent pas les gens sans raison », et puis ce n’est qu’un scénario de cinéma...

     

    Mais au fond de vous... croyez-vous vraiment que cela ne peut être vraiment que du cinéma ?

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    « Corvus Corax »

     

     

              Voilà deux heures que les garçons grimpent les Platines, une voie en 6c+. Trop dur pour moi, j’attends assise sur un caillou, les entends ferrailler. D’autres gars descendent par le GR. Le jour se lève, bientôt huit heures. 

              Brusquement, un braillement conjugué aux bruits de pierre. Très vite, un des gars trébuche dans la pierraille du GR, un pied glisse, les fesses dégringolent, un deuxième cri... un troisième... Je me lève... Son corps chahute dans le dévers abrupt, s’affale silencieux... quinze mètres plus bas. Quelques pierres le suivent. Et plus rien. À peine dix secondes... Je le rejoins prudemment. Triste spectacle : corps disloqué, visage défoncé. Je prends le pouls au poignet, aucune pulsation. La carotide... Rien. Se ressaisir et essayer à nouveau... Le cou... Si je ne sens rien... alors il... Son copain me rejoint. Quinze minutes de vie les séparent, des Autrichiens de Salzburg en rando pour le week-end. Mon allemand devient approximatif, comment expliquer que courir chercher du secours s’avère inutile... J’ai oublié le verbe mourir... Je ne trouve que le pire du pire « Er ist kaput »... Du grand n’importe quoi ! Le gars poursuit vers le refuge pour prévenir. J’attends assise à côté du corps, je pourrai indiquer l’emplacement aux sauveteurs en agitant les bras. Je regarde le malheureux, dislocation d’une épaule, d’un genou, bras gauche et jambe opposée en position anatomiquement impossible. Et ce visage... horrible, juste des miettes sanguinolentes. Difficile de distinguer le nez de la bouche. Tenter le bouche-à-bouche... utopique ! 

              Combien de temps avant que le premier n’arrive ? 

              Plus haut dans le dévers, des taches de sang, là et plus loin dans les éboulis. Soudain, des bruits d’ailes et les premiers croassements. Un énorme corbeau se pose sur la trace de sang la plus haute. J’évalue la distance à huit mètres. « Il ne va quand même pas bouffer le sang ? » Deux autres arrivent, à moins de cinq mètres, je me lève. J’en compte une dizaine entre moi et la première tache. Les croassements et les bruits d’ailes se multiplient, d’autres tournent au-dessus. D’autres encore en l’air, leur envergure semble importante, le bout des ailes en trois ou quatre plumes bien écartées... Ils planent tels des aigles. Une fois posés, ils ressemblent à des corbeaux gros comme des poules, mais noirs avec un long bec très épais à sa base. Déjà trente au sol. D’autres planent. Leur cri change, aigu et plus long, une sorte de « traaaaac ». Je m’écarte largement du corps, remonte sur la dalle. Tant pis mon gars, je te laisse tout seul avec eux... Du plateau je vois toujours le corps. Ils grimpent sur lui. Enfin, je crois que oui. Je retourne sur mon caillou, là-bas ils me foutront la paix. 

              En réalité, mon cauchemar commence. Ces grandes ombres s’approchent plus près. Le bruit, celui de l’air sur leurs plumes, quand ils plongent. Ce son particulier résonne encore dans ma mémoire. Ils replient leurs ailes, descendent en piqué, remontent dans les airs, reprennent de l’élan, redescendent plus vite. Un tourbillon noir incessant. Leurs cris plus forts. Je n’arrive plus à les compter, cinquante... plus ? D’où viennent-ils ? Ils me tournent autour, encore plus près, sans me toucher. Je perçois la haine dans leur cri, l’agressivité dans leur vol. Je ne pense à rien d’autre. Plus de mort, de copains, de montagne, de ciel, plus de rien... eux et moi. « Moi je vis, allez le bouffer lui !! » Je prends des cailloux, les lance dans cet ouragan de traaaaaac terrifiant. Des assauts répétés à l’infini. Je franchis les limites de la peur. Une impression de combat, celui pour ma vie. Je veux juste que ça s’arrête ! Mon cœur tape trop fort. Je crie et gesticule dans tous les sens. Je ne rêve pas. En transe ? Non. Au bord de la crise cardiaque, oui ! 

              Enfin le bruit de l’hélico ! Eh par-là les mecs ! Je ne vois rien. En montagne, ça s’entend de loin un hélicoptère... Eux aussi l’ont entendu... Ils ont disparu, évaporés. Plus d’oiseaux. Je ne vais pas vérifier sur le cadavre. Le ciel retrouve son bleu limpide, le soleil revient, déjà midi. Je montre le corps. Housse plastique, « ziiit » de la fermeture, départ de l’hélico. Après ? Aucun souvenir. Le retour des garçons ? La redescente au refuge ? Le reste de la journée ? La fin du séjour ? La rentrée sur Paris... La reprise des cours à la Fac... J’ai vécu un après sans l’imprimer dans ma mémoire. 

              Juste que j’ai passé quatre heures morte de trouille. 

     

     

    Anna – 31 Janvier 2014 ©

     

     

     

     

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