• * L'ENCRIER * « Dernier Vol pour l’Inframonde » - 2/8

     

    * L'ENCRIER * « Dernier Vol pour l’Inframonde » - 2/8

     

     

     

           Monéteau, 19 h 51À l’aire de services « Les Bois Impériaux », elle avait si prestement refait le plein, que déjà les panneaux indicateurs défilaient à grande vitesse. Pourtant pas réputée pour être une grande routière, sa Yam ne bronchait pas. Au bout de l’autoroute, Marseille : la fin du voyage.

           Voilà plus d’une heure que les problèmes de l’agence tournaient dans sa tête. En professionnelle, Agnès réfléchissait toujours avant d’agir, rare place était laissée à l’instinct et à la spontanéité, tout du moins pas dans son job. Elle s’adaptait avec d’autant plus d’aisance que les situations se complexifiaient. Pointilleuse, organisée, prévoyante et cherchant à faire rimer boulot et perfection, elle était appréciée de ses clients, moins de ses deux collaborateurs qui la trouvaient exigeante. Nulle querelle pour autant, chacun pouvait exprimer son avis à la condition expresse que le job soit bien fait. Mais la situation financière de sa petite société d’architecture d’intérieure n’était plus stable. Bien sûr, en 2005, elle avait survécu à l’éclatement de la bulle immobilière arrivée jusqu’en France, qui avait largement réduit l’activité dans le secteur de la construction, mais n’avait pas eu d’impact sur la sienne. Néanmoins, le monde n’ayant finalement pas disparu ni à Bugarach ni ailleurs, quatre ans après le septembre noir ayant vu la chute de Lehman Brothers emporter toute la planète financière, l’économie mondiale était toujours loin d’être revenue au mieux de sa forme et commençait à avoir des répercussions sur la moindre entreprise, quelle qu’en fût la taille. Agnès, épargnée jusque-là, perdait dans le même temps plusieurs clients d’importance vitale ; entre dépôts de bilan purs et simples, ou repli budgétaire stratégique, la crise économique venait aujourd’hui frapper à la porte de son agence. Au fond, les vieilles théories new age de la fin des années 70, prévoyant un changement de monde plutôt qu’une fin, ne se trompaient pas, tout du moins dans le cas d’Agnès, elle était pourtant loin d’un « réenchantement » de son univers professionnel, et cette insécurité financière grandissante la tourmentait sans trêve.

           185 km/h... seule sur le ruban noir, calée sur la troisième file de gauche, quelques poids lourds file de droite. Rien ne pouvait arrêter ses pensées, sauf l’autonomie malheureusement réduite de son réservoir, surtout à cette vitesse.

           Devait-elle licencier et continuer seule ? Quelle difficile décision et pénible annonce de laisser sur le carreau deux collaborateurs, pareillement au malade à qui on annonce que pour le sauver il fallut l’amputer sans se soucier plus avant de ce que devenait le membre mort... En revanche, même si elle l’avait fait par le passé, tout stopper et changer de job semblait plus délicat étant donné la conjoncture. Les délais de règlement clients se rallongeaient, contrairement à ceux des charges, toujours plus lourdes ; elle pouvait aussi oser une négociation avec la banque d’un prêt de trésorerie et tenter d’investir pour l’avenir. Voire trouver un mix’ entre toutes ces possibilités, et n’avoir d’autre choix que de décupler sa volonté de réussir en ces temps troublés. Les pièces du puzzle étaient loin de s’assembler en une image haute définition dans son esprit. Retrousser ses manches et se battre encore, bien sûr elle savait le faire, mais toujours et encore... et en gérer le stress... Si elle n’avait pas tant apprécié ce combat avec elle-même, cela serait presque devenu lassant. N’ayant pas la main sur les éléments, elle devait se débattre comme Don Quichotte, mais contre des géants bien réels cette fois. À nouveau, ce manque de maîtrise sur sa vie la faisait bouillonner. L’avenir ? Lequel ?

           Longtemps, elle avait eu en tête l’image du chef d’entreprise qui doit tout gérer, et qui devait être un peu chaque acteur économique et social, fin connaisseur de son marché, sans jamais se dire « Et moi ? Comment ça va ? ». Cette représentation du leader qui n’a pas le droit de montrer ses faiblesses collait parfaitement à son tempérament, question d’éducation sans doute. Pour lui apprendre à faire front, debout face à la vie, son père avait cru armer au mieux ce bras qui allait sans doute la tuer demain : ne pas faiblir, ne compter que sur soi-même et avancer vaille que vaille en serrant les dents. Au fur et à mesure qu’elle se concentrait sur le quotidien de l’agence et le cœur de son activité, le sien clignotait en silence, renforçant le passage insidieux du stress dynamisant à une angoisse déguisée.

           Et si la banque ne lui accordait pas ce prêt ? Ah... le pouvoir de l’argent, était-il pour autant la seule raison de son angoisse, voire le seul responsable de toutes les difficultés mondiales ; ou était-il devenu le parfait alibi dressé en échappatoire face à des réflexions plus profondes sur le système de valeurs de cette société de consommation ? La mise en exergue de la richesse et de l’innovation technique aurait-elle éconduit les valeurs primordiales touchant la vie privée, pour mieux évacuer ces dernières ? Ainsi, la création d’une organisation basée sur des valeurs purement économiques annihilerait toute possibilité d’émergence de valeurs humaines. Le bonheur était réduit à l’avoir entrainant dans son sillage la suprématie impétueuse de la croissance et de la puissance, dupliquée en cascade des plus grands de ce monde au plus petit, tel qu’Agnès. Triste perspective et vaste débat auxquels Agnès ne comptait pas répondre ce soir. Elle devait donc se préparer, si elle retenait cette option, à une âpre négociation avec sa conseillère financière, qui attendrait de sa part des projections à courts et moyens termes, le prochain business plan s’appuyant sur d’éventuels devis en attente de signature. Il lui faudrait sortir le grand jeu de l’argumentation solide et être la plus convaincante possible, car les possesseurs de l’argent sont les seuls détenteurs du pouvoir. Même si elle savait parler de son métier avec ardeur, cela ne suffirait sans doute pas ; la passion est un sentiment insaisissable et non quantifiable, venant du cœur organe par excellence classé dans l’irrationnel dans cette société basée sur l’hégémonie de la tête et de la raison.

     

     

     

     

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