• * L'ENCRIER * « Dernier Vol pour l’Inframonde » - 4/8

     

    * L'ENCRIER * « Dernier Vol pour l’Inframonde » - 4/8

     

     

     

           Solaize, 22 h 40 – Banlieue nord de Lyon, malgré la proximité de l’agglomération, la station est déserte à cette heure avancée de la nuit. Agnès transmet sa carte bleue par le tiroir de sécurité avant de faire le plein. Il lui fallut parlementer un quart d’heure avec l’employé de nuit pour qu’il l’autorisât à rentrer boire un café avant de reprendre la route.

           Au diable la psychanalyse... En ce qui la concernait, Agnès aimait aussi croire en l’existence de sa propre liberté de penser et d’action. Pourtant ce soir elle venait de prendre conscience que leurs caractères indépendants étaient, eux aussi, différents : un dans la réserve et l’autre dans l’exubérance. Marc avait besoin de perpétuelles découvertes, toujours attiré par le goût de l’étonnement provoqué par l’autre. Jusqu’à présent, Agnès semblait répondre à ses attentes, elle était pleine de ressources et d’imagination, mais jusqu’à quand ? Cette éternelle soif de découvertes et de nouvelles aventures amènerait un jour Marc à fuir l’ennui à toutes jambes, et à la quitter. D’avance, Agnès voyant toujours les événements au-delà du possible et de préférence avec un regard pessimiste, cette perspective l’angoissait.

           L’autoroute était vide de toute vie. Seul le ronronnement de la V-Max emplissait la campagne. Elle pousserait sans doute jusqu’aux falaises blanches de Cassis.

           Au-delà, Agnès commençait à découvrir les contours de ses attentes, et de cette dépendance affective, comme un thérapeute l’aurait définie, dans laquelle elle se trouvait. Sa vie se rythmait en fonction de Marc, guettant le moindre signe d’attention. Agnès se sentait paradoxalement coincée entre cette différence qu’elle appréciait chez Marc et cette même différence qui la séparait d’elle, entre d’un côté ses besoins d’attention, de maîtrise, de sécurité et de l’autre les signes qu’elle percevait comme de la désinvolture qu’elle recevait en plein cœur. Ne pouvant rester en détresse, prostrée et mélancolique, il lui fallait trouver à nouveau la solution salvatrice. Une d’entre elles était de mettre fin purement et simplement à cette relation, et reprendre la maîtrise de sa vie. Cela voulait dire perdre cet être positif qui lui faisait croire que tout était possible, tirer un trait sur l’enrichissement qu’il lui apportait, se priver de sa tendresse et de son écoute bienveillante. Cela lui paraissait insurmontable. Alors, il lui fallait continuer et trouver son équilibre dans le difficile apprentissage de la tempérance, et qu’elle sache lui laisser cet espace de liberté dont il avait besoin. Agnès savait qu’on ne pouvait changer le tempérament des gens.

           Et si les blanches falaises de Cassis lui permettaient de solutionner les trois problèmes à la fois ? Les difficultés professionnelles, les soucis du cœur et, curieusement, le contrôle du déroulement de sa vie...

     

           Sauzet, 23 h 55 – Aire de « Roubion », Agnès refaisait le plein en se disant que le prochain se ferait un peu avant la banlieue nord de Marseille, à moins de poursuivre via Aix-en-Provence pour filer sur Cassis ensuite. Elle consultait son GPS sans apercevoir l’automobiliste qui s’approchait pour regarder la V-Max. Elle ne leva les yeux qu’au moment où l’homme la salua avec un fort accent allemand :

    -        « Bonjour, belle machine... »

    -        « Oui, merci, un vieux modèle, mais elle sait se tenir sur la route »

    -        « Je peux me permettre de vous offrir un café ? »

           À sa propre surprise, Agnès accepta, et fit la connaissance du dénommé Karl, originaire de Düsseldorf, qui après un rendez-vous sur Lyon, se dirigeait désormais vers Monaco au volant d’une Mercedes CLS 350. Avec son V6 de 272 chevaux calé sur quatre roues sous une ligne épurée, la CLS était-elle aussi une invitation aux voyages à grande vitesse. Tout en sirotant leur café, chacun y allait dans la présentation des qualités de son bolide ; le silence à bord de la Mercedes, sa tenue de route exceptionnelle autant sur les routes sinueuses que les voies rapides, la plastique superbe, et des performances très convaincantes. Selon Karl, il lui fallait quelques sept malheureuses petites secondes pour atteindre les 100 km/h. Il n’en fallait pas plus pour chatouiller Agnès. Elle s’excusa de n’avoir qu’un V4 installé en carré qui avait malgré tout un couple prodigieux ! Elle n’avait jamais vraiment calculé en combien de temps elle atteignait les 100 km/h, mais avec ses 145 chevaux pour seulement 254 kg contre les presque deux tonnes de la Merco, sa V-Max devait lui faire la pige ! Il n’en fallut pas moins pour lancer le défi...

           Ils reprirent la bretelle d’accès à l’autoroute, chacun gardant en tête les performances de son bolide, la course amicale pouvait commencer. Au démarrage, la V-Max enfumât complètement la Mercedes, Agnès en oubliait tous ses soucis. En ligne droite et vitesse pure, la Merco reprenait légèrement l’avantage, mais plus loin Karl levait déjà le pied pour laisser Agnès revenir en plafonnant à 240 km/h. Minuit passé, l’autoroute leur appartenait totalement. Après Saint-Restitut, la V-Max penchait à merveille dans les courbes concentrée sur la meilleure trajectoire, alors que Karl driftait avec la Mercedes. Le radar fixe de Mornas flasha la moto. Agnès n’eut même pas le temps de voir l’éclair lumineux ni de se demander si le radar aurait le temps de lire sa plaque. Le défi se poursuivait cordialement. La V-Max frôlait la zone rouge, le moteur ne ronronnait plus, Agnès n’entendait que les aigus du régime moteur, 255 km/h pour se replacer à la hauteur de Karl, les lignes blanches étaient encore visibles en pointillés malgré la vitesse.

     

     

     

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