• * L’ENCRIER * « Dernière Noyade »

    (Atelier d'Ecriture - Entre Songes & Réalités)

     

     L’ENCRIER - « Dernière Noyade »

     

    Miles Davis – Ascenseur pour l’Échafaud

     

     

     

           Pourquoi faut-il que là-haut vienne toujours mêler ses chialeries avec les désolations d’ici-bas ? Son pardessus élimé implorait lui aussi clémence. Délavant ses dernières couleurs sur des mocassins détrempés, il s’engouffra dans ce rade cradingue. Le zinc dégoulinait plus la crasse des turbineurs que le formica rouge des tables garées entre les chaises en bois, aux dossiers boucanés par des louches aussi sombres que l’atmosphère. À son irruption tintinnabulée, trois ou quatre baleines échouées se retournèrent avec ensemble. Max dit le Rouquin s’écroula sur l’unique banquette du fond, avachie dans l’angle près de la vitre. En passant devant le loufiat, commanda un double sur glace. Derrière lui, surnageant dans l’eau frelatée d’un aquarium, six yeux globuleux de la taille d’une soucoupe à café le fixaient. Leurs râteliers béants, avides d’oxygène, semblaient l’interroger. Tout s’était passé si vite, trop... Il lui fallait se remettre la sorbonne dans le bon sens avant qu’elle déménage complètement.

           Sur la plage, en contrebas du cap de Roc Noir, la volaille de la côte avait repêché un corps poinçonné d’une balle de 37 magnum en plein poitrail. Aucune chance d’en revenir. Bandana Beach venait de calancher, bêtement, c’est souvent le cas. Il avait fait le grand saut au-dessus des caillasses à côté d’une Chevrolet rouge. Certains sentimentaux auraient pensé que le plus moche dans l’histoire, c’était pour la bagnole ! Aplatir ainsi une Malibu coupée 1970 rubis... Une sacrée tire ! D’autres âmes, plus charitables sans doute, auraient rapidement bavé des clignots pour la môme qu’il laissait à la traîne. Pour l’heure, malgré le sens de la famille, le Rouquin s’en foutait éperdument. Lui, il était là, assis, le regard accroché au glaçon de son scotch. Il se rejouait la scène en boucle. Max but d’un trait, et reprit un deuxième double. Bandana Beach et lui étaient arrivés une heure avant le rancart, stoppant la Chevrolet en marche arrière face à la route. Ainsi, ils pouvaient se calter facilement et laisser leur contact en bobine si le vent tournait. Ils attendirent tous feux éteints. Bandana délaissa le volant pour griller une sèche, les fesses posées sur le capot, les yeux rivés sur la sortie du virage. Lui était resté dans la voiture à chercher une station de jazz potable parmi les niaiseries distillées en ce début de soirée. Enfin des phares sortirent du bitume. Ce capon de Tony la Truelle, surnom coulé à grands blocs de béton retrouvés par hasard dans le port et quelques criques des environs, avait préféré envoyer Alex dit le Grenouilleur, sa progéniture.

           Au troisième double godet, Max ne put effacer un léger sourire en coin. Le Grenouilleur... C’est vrai que ce sobriquet lui allait comme un gant. On avait même la paire ! D’abord parce que le freluquet n’en branlait pas une, préférant se taper des cuisses plus vertes... Ensuite pour la face de sa caisse, une Westfield. Malgré sa carrosserie fuselée noir de jais, elle avait une gueule de batracien avec ses deux phares tout ronds posés sur l’ovale du radiateur. Le gros Tony n’aurait jamais dû envoyer le fiston pour négocier cette nouvelle délimitation de secteurs... Trop frétillant sur le calibre le loustic. À moins que... La Truelle n’ait décidé de régler l’affaire en changeant de mode opératoire.

           Le Rouquin faisait tournoyer les glaçons dans le malt. Le froid commençait à lui saisir la carcasse par le bras, sa cervelle n’était plus de la première fraîcheur... L’imper suintait toujours et Max avait l’impression étrange qu’il pataugeait avec les poiscailles dans l’eau putride de l’aquarium. À force de nager en vases troubles, on finit par ne plus y voir très clair. Bandana Beach n’avait pas eu le temps de jouer au pitbull. La rainette du flingue avait dégainé direct. Pam ! Pam ! Comme deux flashs argentés au magnésium des journaleux, sans avoir à sortir de l’habitacle. Au fond de son verre, Max revoyait Bandana flotter dans les airs et s’échouer sur la plage pour l’obturation finale. Une image carabinée qui lui serrait la rasade. Il aurait parié sentir le sable remplir ses poches et les godasses, lui rentrer par tous les pores. Alex avait probablement enclenché la marche arrière et dû se carapater fissa.

    -        « Allez patron, un p’tit dernier avant la fermeture ! »

           Le Rouquin avait à son tour dégringolé la pierraille pour prêter secours à l’aminche gisant plus bas. Là, sans rien comprendre, il s’était retrouvé dans cet infâme troquet. Entre les deux tableaux, le trou noir. Dehors, le déluge dégorgeait toujours. La rue se noyait sous d’infinies déferlantes. Les vitres trop troubles semblaient disparaître sous ces cataractes submergeant les cétacés du comptoir d’une eau rougeoyante. Le Rouquin ne sentait plus le froid.

     

           Sur les rochers en contrebas du cap de Roc Noir, à côté d’une Chevrolet rubis, la flicaille avait récupéré un premier corps poinçonné d’une balle de 37 magnum en plein cœur. Le deuxième flottait un peu plus loin, entre deux vagues, la gorge transpercée du même calibre.

     

     

     

    Anna – 13 Avril 2014 ©

     

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