• * L'ENCRIER * « Jour des Quatre Sorcières» - 3/10

     

    * L'ENCRIER * « Jour des Quatre Sorcières» - 3/9

     

     

     

    Chapitre 3 - Contrats à terme

    ( Déf. : Engagements fermes de livraison standardisés dont les caractéristiques sont connues à l'avance )

     

    * L'ENCRIER * « Jour des Quatre Sorcières» - 3/9

     

     

           Georges avait tenu à accompagner Caroline à la gare de l’est pour saluer dignement sa fille qui allait porter très haut les espoirs de toute une famille à sciences po ! Après les dernières recommandations d’usage et avec quinze jours d’avance, Victoria était à peine à deux heures et demie d’un deuxième cycle de vie. Le dynamisme avec lequel elle s’acquittait des exigences paternelles entrait en résonance avec les couleurs pétillantes de l’intérieur stylisé des wagons. Calée le long d’une fenêtre, déjà, elle regardait les paysages défiler à grande vitesse « La Nausée » à la main. Caroline avait trouvé que ce mélange d’allusions aux régimes autoritaires, d’évocations économiques de la crise de 1929, et de pensée existentialiste dans les propos de Sartre étaient tout à fait de circonstance pour cette nouvelle vie. Victoria se libérait du cocon familial, poursuivait des études mêlant histoire, politique et économie et allait vivre les expériences de ses propres ailes. À son arrivée à Strasbourg, les travaux d’un projet de structure de verre et d’acier devant envelopper la façade austère de la gare parurent également faire écho à cette vitalité qui la nourrissait.

     

           Trois mois plus tôt, par l’intermédiaire du CROUS en charge des affaires sociales de la vie étudiante, elle avait loué un studio au deuxième étage d’une maison beige, à colombages bruns, flanquée de volets bleu clair, rue de l’Abreuvoir. Elle trouvait ce quartier de la Krutenau original dans son alternance bien tempérée entre les anciennes façades à colombages et les bâtiments d’architecture plus récente. Caroline et Victoria avaient pris soin d’anticiper l’installation par l’acquisition de quelques meubles fonctionnels. Elles avaient opté pour un canapé convertible en tissu gris anthracite, une grande table de travail avec une lampe de bureau et un fauteuil noir, de grandes étagères pour le rangement des prochains livres. Quelques ustensiles et autres accessoires pour la cuisine et la salle de bain furent également choisis. Caroline aurait souhaité décorer d’avantage le lieu, mais Victoria rétorqua qu’elle préférait cette sobriété plus adaptée aux études. Des murs blancs, un mobilier sommaire sans être disparate, un four à micro-ondes, c’est tout ce qu’il lui fallait pour démarrer. Dans le même temps, elles en avaient profité pour dénicher une bicyclette d’occasion afin de faciliter les déplacements de Vic’ et alléger son budget. L’école ou le centre-ville n’étaient plus qu’à cinq minutes. Victoria profita de ces jours de répit avant la rentrée universitaire pour découvrir son nouvel univers.

     

           Les beaux jours d’un automne, chatoyant dans les bras d’eau qui enlaçait le cœur de la ville, offraient toute leur bienveillance aux balades silencieuses. Après avoir traversé le grand jardin botanique, elle aperçut, entre une avenue aux immeubles sévères et l’église Saint Maurice, une construction blanche et longiligne de taille modeste. L’école avait pris lieu et place dans les anciens bâtiments de la faculté de pharmacie contrainte de déménager en banlieue pour des raisons de place... Très vite l’animation estudiantine reprit son cours...

     

    -   « Salut ! Tu sais où est l’amphi pour la réunion d’accueil des premières années ?

    -   Bonjour, j’avoue que je suis un peu perdue aussi, c’est par là je crois...

    -   Excuses, je me présente... Léa...

    -   Enchantée, moi c’est Victoria et j’en déduis que nous sommes dans la même promo. »

     

           Enfin, les deux étudiantes parvenaient à se frayer un chemin jusqu’à l’amphithéâtre. La première journée fut consacrée essentiellement à la présentation du cursus, des contenus pédagogiques de ce premier cycle, des inscriptions à diverses activités, la constitution de groupes de travail...

    -   « Victoria !... Tu fais quelque chose après ?

    -   Euh non... les cours ne commencent que demain, alors...  pourquoi ?

    -   Ça te dit de venir boire un pot au « Tango Bar » ? C’est un pub rue du Faisan, pas loin du quartier Saint Etienne, tu vois où c’est ? Je dois y retrouver Guillaume mon copain et des potes à lui ... Alors ?... tentée ?

    -   OK pourquoi pas... alors, à tout à l’heure... »

     

           Victoria fit donc plus ample connaissance avec Léa, Guillaume, Pierre et Jean-François tous trois étudiants en deuxième année de médecine, et tous les quatre originaires de Strasbourg.

    -   « Tu arrives de Paris ? Pourquoi choisir Stras’? Ils ont fermé sciences po là-bas ? demanda Guillaume

    -   Non, mais ils ne proposent pas l’option « Finance d’Entreprise et pratique des Marchés Financiers »

    -   Ouah les mecs, on a devant nous une future « golden-woman », ça devient intéressant ! dit Pierre

    -   Tu n’as pas trop galéré pour trouver une piaule en cité U ? poursuivit Guillaume

    -   J’ai préféré louer un studio pour être au calme, dans un quartier cool et pas trop loin de sciences po.

    -   Tu ne ferais pas une coloc’ par hasard ? » s’enquerra d’emblée Jean-François dans un sourire entendu.

           Le jeune quintet continua d’échanger sur tout et rien, conversant tour à tour sur leurs goûts musicaux, le dernier buzz vu sur le net, des souvenirs de profs et de lycée qui donnèrent lieu à des reconstitutions animées de scènes vécues et de nombreux fous rires. Jean-François avait un don certain pour les imitations... Puis, Victoria rentre vers minuit satisfaite de cette première soirée.

           Le lendemain matin, les filles se retrouvèrent en « Histoire des Relations Internationales ». Les suivants furent le commencement d’une spirale perpétuellement accélérée de cours magistraux, d’ateliers et d’ingurgitations intelligentes. Depuis près de deux mois, Victoria ne s’est pas offert de nouvelle sortie.

    -   «  Vic’, tu sais, JEF demande régulièrement de tes nouvelles à Guillaume..., annonce Léa

    -   Ah bon ?...

    -   Je crois que tu lui as tapé dans l’œil ma vieille... Tu veux que je fasse passer ton 06 ?

    -   Euh... ouais... enfin...

    -   Allez... laisse faire... juste boire un pot... tu verras bien ce que ça donne... JEF est mignon... non ?

    -   C’est vrai, y a pire... OK... Passe-lui mon numéro... », concède Victoria.

           Le jeudi suivant, JEF appelle Victoria et propose de la retrouver le lendemain soir pour un pot quelque part suivi d’un ciné... Vic’ accepte, la soirée s’annonce sous les meilleurs hospices. Ils se retrouvent devant une bière au Mandragore vers dix-neuf heures. Vic’ raconte sa vie parisienne très réglée, la banque Berton et la galerie... et cette bouffée d’oxygène alsacienne même si les exigences à sciences po sont élevées ; JEF, son père chirurgien, le ski en hiver en Autriche... Ils filent ensuite s’installer devant un grand pot de pop-corn et « Ne le dis à personne », suivi d’un café deux heures après, les mains se frôlent. JEF raccompagne galamment Vic’ devant chez elle... En chemin, les doigts s’entrelacent subrepticement jusqu’au pied de l’immeuble. Alors, un baiser coquin bord des lèvres, une main qui attire, le regard qui dit « Viens » et l’envie de doux abandon... les entraînent avec toute la fougue de la jeunesse dans une nuit emplie de bouillonnants transports, jusqu’au réveil le lendemain midi par la sonnerie du téléphone portable :

    -   « Bonjour ma chérie, alors Strasbourg... raconte-moi...

    -   (C’est mon père), murmure-t-elle tout bas à l’attention de JEF, tout en se redressant dans le lit. Oh bonjour P’pa... bin écoute, pour l’instant, ça se passe plutôt bien. »

    Jean-François s’assied à son tour dans le lit et mime Victoria au téléphone avec son père. Elle se retient d’éclater de rire...

    -   « Les cours... pas trop costauds ? Tu tiens le coup ?

    -   Oui oui t’inquiètes, c’est le début... tout va bien... Comment va Maman ?

    -   Ta mère ... disons, l’ambiance est plutôt tendue... elle est très prise par la galerie et ton frère continue le piano. »

    Suivent quelques échanges sur les cours et l’ambiance de l’école sans grand intérêt.

    -   «  Écoute P’pa, je dois te laisser pour récupérer une revue à la bibliothèque, je suis désolée...

    -   Pas de souci. Je t’embrasse. Donne-moi plus souvent de tes nouvelles.

    -   OK P’pa, bises, on se rappelle un autre soir plus longuement... d’ac ? À bientôt ! lance Victoria en raccrochant.

    -   Sérieux ? Faut que tu partes ? demande JEF

    -   Non, c’était juste un prétexte pour écourter la conversation, mais faudrait quand même cet après-midi que je revoie les cours pour lundi...

    -   OK, tu as raison... Bon bin, j’me rentre alors ?...

    -   Attends encore un peu... dit-elle en s’allongeant à nouveau près de lui. »

           Les élans furent plus doux, les caresses plus lascives, les lèvres plus gourmandes et les murmures plus sucrés. Puis dans l’après-midi, JEF renfile en silence polo, pantalon et chaussettes, et poursuit :

    -   « C’était cool, hein ?... euh... On se revoit quand ? »

    Victoria ne répond pas instantanément... l’esprit hésitant entre deux vies : celle toute familiale toute tracée et celle plus intime mise jusqu’à aujourd’hui entre parenthèses. Pourquoi choisir l’une plutôt que l’autre ?

    -   « Ok... je ne vais pas t’embêter plus longtemps..., poursuit JEF

    -   Bien sûr que si, c’était cool ! ... J’aime bien les gros câlins avec toi. Tu sais, je n’ai pas pour habitude de coucher dès le premier soir...  Tu me plais mais... je dois aussi bosser pour réussir mon année... Tu me comprends ?

    -   Pas de souci, moi aussi faut que je bosse ma deuxième année, t’inquiètes... mais je me disais qu’on pouvait remettre « ça » de temps en temps...

    -   On verra... si t’es sage..., répond-elle en riant ».

           Victoria raccompagne JEF qui lui adresse un clin d’œil avant de dévaler l’escalier :

    -   « Tchao la belle... on s’rappelle... ».

           Victoria se surprend à sourire en s’adossant le long de la porte à peine refermée... « C’est vrai qu’il est mignon... ».

     

           Les cours, toujours plus intenses, s’enchaînèrent jusqu’à Noël. Les deux tourtereaux ne s’étaient pas revus en tête-à-tête que déjà tous les étudiants jouissaient d’un repos bien mérité en famille. Victoria profite de cette trêve pour rentrer sur Paris. Elle constate qu’effectivement l’ambiance n’est pas des plus rose. Chacun trouve par miracle mille choses à faire pour ne pas être présent tous ensemble en même temps et dans le même lieu. À la maison, Caroline s’occupe du réveillon, Georges au bureau prépare déjà les invitations pour les vœux de la banque, Alex est toujours réfugié dans sa chambre. Les fêtes se déroulent sans relief, dans une tristesse déconcertante. Déjà la nouvelle année ramène les grands gels, les cocasses glissades des canards sur les bras de L’Ill et les premiers partiels. Victoria délaisse les sorties estudiantines, au profit de solides révisions. Pourtant, elle revoit occasionnellement JEF, parfois même ils étudient chacun de leur côté dans un coin du studio de Vic’ pour mieux s’interroger ensuite. D’ailleurs, lors d’un week-end alsacien, Caroline s’était étonnée de trouver un pull qui semblait plutôt appartenir à un garçon. Vic’ ne donnera aucun détail, elles s’étaient comprises à demi-mot.

           Les deux premières années se déroulèrent à l’identique, tant à la fac de médecine qu’à sciences po, denses et acharnées, entrecoupées d’un succédané de trêve des confiseurs familiale à Paris et d’une escapade estivale autrichienne. Victoria s’était échappée trois semaines à Zell am See, avec JEF, dont les parents y avaient un petit chalet, leur permettant de venir skier chaque hiver au pied du glacier de Kitzsteinhorn. La chaleur de l’été avait encouragé les douces promenades crépusculaires le long des quais, les joyeuses baignades, les balades en bateau et les siestes lascives à l’abri des volets en espagnolette. Tous réussissaient avec plus ou moins de bonheur leurs vacances, Léa, s’étant totalement plantée sur la partie « Les Métamorphoses du pouvoir : l'ascension de l'exécutif en France entre les XIXe et XXe siècles », devait passer la session de rattrapage.

           Pour les deux filles, le cursus de troisième année prévoyait en deux parties égales un séjour et un stage obligatoirement à l’étranger. Grâce à quelques relations au Quai d’Orsay, Georges Berton avait obtenu pour Victoria un stage au Consulat Général de France à Toronto. Sciences po l’envoyait à Helsinki pour le séjour du deuxième semestre en partenariat avec la fac finlandaise. Victoria était aux anges, comme imprégnée d’une joie poussée jusqu’à l’exubérance, JEF beaucoup moins... Durant les deux séjours, en dehors de quelques anecdotes de la vie quotidienne, des cours, de l’hébergement ou les enseignants... Victoria ne fut guère loquace. Elle téléphonait peu, et laissait planer une nébuleuse assez confuse sur le déroulé de cette année, tout comme, d’ailleurs, l’ensemble de la famille Berton... Caroline profitait régulièrement du studio strasbourgeois prétextant des allers-retours réguliers à Lausanne, Georges fréquentait avec assiduité les couloirs du Ministère des Affaires Étrangères... étant resté à Berlin après le premier semestre, Léa abandonnait dans le même temps Guillaume et sciences po pour accoucher huit mois plus tard d’un petit JØrgen conçu là-bas avec un étudiant suédois. Les deux cercles familial et amical semblaient se distendre comme ébranlés par une succession de multiples ricochets avant une autre onde de choc.

           Tel un coureur du Tour de France courbé sur sa machine en pleine descente du col de l’Iseran, et dont on n’a le temps de n’apercevoir que la couleur du maillot, Victoria passa sans s’arrêter la quatrième année en « économie et Entreprises » et son Master « Finance d’Entreprise et Pratique des Marchés Financiers ». Désormais, elle n’avait plus d’attache avec Strasbourg, et la perspective de rentrer sur Paris ne l’enchantait guère.

     

     

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