• * L'ENCRIER * « Les Poupées ne parlent Jamais » (1/3)

     

    * L'ENCRIER * « Les Poupées ne parlent Jamais » (1/3)

     

     

           Cela faisait plus de deux heures que je les observais de loin, et la soirée était loin d’être terminée. Surtout quand l’air des premières nuits d’été flemmarde sous le bois du auvent courant sur l’avant de la maison et peine à rafraîchir. Il était là. Son front dégoulinait de l’excès d’épices du jambalaya au poulet engouffré pour le dîner, que les glaçons du bourbon n’arrivaient pas à étreindre. Mike balançait ses pensées dans un rocking-chair. Bien droite, assise devant lui sur la première marche, Nora restait silencieuse. C’était trop tard, je ne pourrai pas lui parler ce soir. Je connaissais bien Nora, et j’aimais venir discuter avec elle. Pour l’heure, je savais qu’elle ne ferait rien pouvant contrarier Mike. Je réessayerai une autre fois...

     

           Deux ou trois jours après, dans l’après-midi, je me glissais entre les haies de lauriers à l’arrière du jardin. Elle était là.

    -        « Salut Nora... Tu es seule ?

    -        Oh bonjour ! Suis tranquille, Mike dort à l’intérieur.

    -        Comment vas-tu ?

    -        Toujours mes douleurs au bas des reins, ça me fait tirer la patte... L’âge que veux-tu...

    -        Et Mike ?

    -        Invariablement taciturne.

    -        Toujours perclus par cette affaire ?

    -        Tu sais, je crois qu’elle lui bouffera jusqu’au dernier os à moelle. »

     

           Voilà presque six ans que Mike C. Dexter avait installé sa carcasse à Houma. Ancien flic de Bâton-Rouge, il bossait désormais comme privé. Au black, faute de licence. Mike prenait de temps en temps quelques mandats d’adultère qui lui permettaient de payer les factures en instance. Mais rien de bien palpitant... Non, ce qui lui bouffait la moelle, comme disait Nora, c’était l’Affaire... Celle que les journaleux écrivent dans les gros titres en majuscules bien grasses. Depuis, Mike s’était mué en gouffre silencieux, l’esprit coincé dans les goulots de maïs fermenté deux ans d’âge. Houma, c’était là où avait eu lieu la dernière disparition. Comme Nora, je les connaissais toutes, Maimiti, Beverley, Connie, Joye, Téani, Loren, Abigail. Sept profils, sept physiques, sept détresses égorgeant les parents, les soupçons, les fausses pistes, la date de leur disparition... chaque détail de cette enquête irrésolue. Sept ans d’investigation, une disparition par an, et un dossier quasiment vide.

    -        « Hier, il est retourné dans le bayou interroger une vielle animiste. Il est rentré très tard dans la nuit.

    -        Alors ?

    -        Bredouille, une fois de plus. Il reste pourtant convaincu qu’il faut creuser la piste des poupées.

    -        Les croyances vaudou ont la vie dure...

    -        Cette piste l’a surtout conduit dans les sombres méandres du bourbon.

    -        Et la police, des nouvelles ?

    -        Rien entendu. Mickey chéri n’a plus de contact avec ses anciens collègues.

    -        Peut-être qu’ils ont laissé tomber... faute de piste sérieuse...

    -        Impossible !

    -        Aucune trace ni indice...

    -        Il y a ces mèches de cheveux tout de même !

    -        C’est maigre.

    -        Pauvres gosses... Et toi ? Calistro n’a rien trouvé de nouveau ?

    -        Je crois qu’il ne cherche plus.

    -        Ah bon ?

    -        Il commence son deuxième roman, ça l’accapare beaucoup.

    -        Un roman policier ?

    -        Forcément...

    -        Et ça se déroule encore dans le bayou ?

    -        Non. J’ai cru deviner que l’histoire débutait au royaume des chats... En Égypte ! »

     

           Le vieux Calistro Fuento était aussi à la retraite. Il avait toujours habité la maison familiale. Ses grands-parents avaient passé illégalement le Rio Bravo et débarqué une nuit sur le sol américain. Ses parents avaient été naturalisés, travaillés comme des forcenés pour gagner une misère, économisant pour acheter cette petite baraque à Houma. Calistro était né américain, et il en était fier. À son tour, il avait bossé dur pour apprendre la langue sans aucun accent. Au fond de lui, il voulait être connu, reconnu, devenir quelqu’un. Au Times-Picayune de La Nouvelle-Orléans, il avait fini par se faire une place comme journaliste d’investigations. Cela n’avait pas toujours été facile. Il était toujours le premier sur les affaires criminelles. Fallait croire qu’il avait de bons indics. Au journal, tous le surnommaient « Fouine tôt ». C’est au moment de l’affaire « Joye Mills » que j’avais fait la connaissance de Mike.

    -        « Je me souviendrais toute ma vie quand les collègues de Mike ont débarqué à la maison ! Ils étaient persuadés que Calistro et Mike étaient complices. Mon Calistro est trop bon journaliste pour avoir recours aux tuyaux de la police ! Ils ont eu beau fouiller partout... Quel bazar après leur passage ! ... Mon dieu ! Quel bazar ! Tout ça pour ne rien trouver !

    -        De toute façon, Mickey n’aurait jamais divulgué la moindre information interne, tu le sais bien...

    -        Une sacrée affaire tout de même...

    -        Pas de corps... Que sont devenues ces pauvres petites... Cette histoire lamine complètement Mike.

    -        Et aucun indice !

    -        Quand même, tu oublies les mèches !

    -        Bien sûr que non... Après chaque disparition, le même rituel. Une enveloppe bleue adressée personnellement à Mike. À l’intérieur, un petit carton portant un numéro et une mèche agrafée... Je sais Nora... Je sais... Mais tu sembles oublier qu’il s’agit de cheveux de poupées ! Comment veux-tu relier tout ça ? Tu crois qu’ils font des recherches ADN sur des cheveux de poupées toi ?

    -        Quand même !... Une gamine... Une poupée... Y a forcément un lien... C’est évident ! Et ce n’est pas par hasard si chaque numéro correspond au nombre de fillettes disparues.

    -        Moi, je dis que cela ne prouve rien ! Pas de corps, pas de preuve ! Ils n’ont même pas retrouvé les poupées ! Qui te dit que ce ne sont pas les parents qui ont fait le coup ? Les flics avaient même eu un doute pour la troisième, il me semble... À quatre-vingt-dix pour cent, c’est un membre de la famille qui est en cause, tu le sais bien !

    -        Oui à Morgan City, pour Téani, ils pensaient que c’était le nouveau petit copain de sa mère qui avait fait le coup. Ils le soupçonnaient de ne plus supporter ni sa peau café brûlé ni ses caprices. Mais il n’explique pas à lui seul les six autres !

    -        Et il n’y avait pas eu aussi une piste avec... comment s’appelait-il déjà ?... Gordon... Ce pédophile qui habitait Gibson...

    -        Gordon Mc Allister...

    -        C’est ça ! Ce vieux pervers de Mc Allister... Ton Mike l’avait soupçonné pour Loren et Beverley, je crois. Toutes deux de Gibson comme lui ! Comme par hasard... Aux dernières nouvelles, il n’est toujours pas en taule ! Moi je dis que cela pourrait bien être lui.

    -        Mike n’a jamais eu la moindre preuve pour le maintenir en garde à vue. Son alibi était en béton. Et Palmer ne l’a pas soutenu sur ce coup-là... Tiens, je l’entends grommeler... Il se réveille... Je vais être obligée...

    -        Ah ? J’ai rien entendu...

    -        Nora, nom de dieu !! Où t’es encore barrée ? Rapplique à la maison vite fait !

    -        ... De rentrer... Je te laisse... »

     

     

     

    À suivre ...

     

     

     

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