• * L’ENCRIER * « Mon Regard se cogne »

     

     

     Mise en Voix par Jacques Lagrois

    Illustration par l’Auteure

     

     

    Un trop-plein de vide implose entre les tempes, et mon corps se délite. Je crains les lendemains ignorant mes hier, face-à-face silencieux de reflets sans tain. Transparences. Que faire sinon partir. Loin vers cet ailleurs aux frontières inconnues, évasion point de fuite sur la toile que l’on espère plus blanche. Plier les bagages d’interdits et les oublier là, réapprendre à marcher les pieds nus. Je fuis porte ouverte aux courants d’air des rues. Minuit passe, les chiens aboient encore. Le noir du ciel agreste m’ingurgite d’une seule bouchée, les râles d’humanité enfin s’égarent, fin d’urbanités. Qu’importent la déraison ou si mon pas ignore la pente et le chemin. S’échapper, fuir ce moi-même qui ne se sait déjà plus. Doutes.

     

    Des lueurs exsangues fendent soudain ma nuit, je n’attendais personne sur ce ruban obscur. Regard jaune vitreux, caoutchouc macadam, des freins souillent mon silence. Rencontre impromptue qui file vers la mer, violence translucide. Pare-brise couleur marine. Mes amers se disloquent. Je divague, me déserte. Abandon.

    Le temps s’éclipse. Les heures se muent en jours, puis en semaines. Je ne me ressens plus. Mon esprit comme posé à côté d’un corps inerte qui ne m’appartient plus. À quelques centimètres peut-être, combien ? Cinq ? Vingt ? Impossible de jauger, mon regard se cogne à des paupières closes. Mais pourtant j’entends... Tout. Tant de sons inconnus, mon cœur bipe synthétique, la porte, des allers sans retour, un diagnostic. Labyrinthique nébuleuse. Coma stade II.

     

    Enfin, ces paroles inquiètes. Elles questionnent ou sanglotent en secret. Je reconnaîtrai entre mille la douceur de leur timbre. Précieuses vibrations traversant mes cauchemars. Une longue ondulation plongeant soudain la main dans mes ténèbres visqueuses. Elle m’agrippe et m’extrait. Mon aimé vient me chercher, il est grand temps de rentrer. Je devine son souffle penché à mon oreille, sa chaleur qui m’enserre dans ses bras. Elle est lui tout entier. Toi, mon essentiel. « Pensez-vous qu’elle puisse m’entendre ? » Oui, oui mon adoré ! Pas un doigt, pas un son, nulle paupière cillant et pourtant... Comment te le faire comprendre depuis mon être sarcophage ? Les semestres détrônent les semaines. Inlassable petit poucet constelle toujours mes brouillards de joyaux souvenirs. Tonalités rassurantes. Sème encore tes mots tendres, précieux, puissants... Choux, bijoux, cailloux...

     

    « Monsieur, il faut la débrancher ». Secours sans issue ? Non, je suis là ! Ne m’entendez-vous pas rugir du fond de ma prison ? Je crie et hurle à m’en crever les tympans ! Je me griffe l’intérieur à force de me débattre. Il n’y a donc personne ? Mon amour tisse encore tes murmures fils d’Ariane, montre-moi le passage, je trouverai la sortie. Ne vois-tu pas ce sourire bercé par tes chants magnétiques ? Parle, raconte, vocifère, balbutie, soliloque, dénonce, ronchonne, chuchote, déclame, gueule haut et fort même si tu veux... Qu’importe, surtout ne te tais point ! 

     

    Mon Regard se Cogne © - Anna Logon

      

     

    Pin It

    Tags Tags : , , , , , , ,